Un naufrage pour The Pirate Bay?
Dans mon dernier billet, je parlais du tracker BitTorrent du nom de The Pirate Bay et à mon grand étonnement, j’ai appris aux nouvelles qu’en date du 17 avril 2009, les 4 responsables du site web avaient été condamnés à un an d’emprisonnement ainsi qu’à payer un montant de 30 millions de couronnes suédoises (soit l’équivalent actuel de 3.5 millions de dollars américains ou de 2.7 millions d’euros) en dommages et intérêts.
Grossièrement, l’enjeu du procès était de déterminer si, oui ou non, les responsables d’un tracker BitTorrent pouvaient être tenus responsables du piratage facilité par leurs services. Rappelons le : un tracker BitTorrent n’héberge pas les fichiers (vidéo, audio, programmes) en soi, mais offre plutôt un moteur de recherche et le téléchargement d’un fichier .torrent qui permet de retracer le contenu désiré sur les ordinateurs de millions d’utilisateurs.
La défense a donc cherché à présenter The Pirate Bay comme un équivalent de Google, soit un moteur de reherche, mais qui permet de rechercher des fichiers .torrent, qui ne sont rien d’autre qu’un moyen de partager des fichiers (légalement ou illégalement). D’après la loi suédoise, il est légal d’offrir un service qui peut être utilisé à la fois de façon légale et illégale. Per E. Samuelson, l’avocat de la défense, a comparé la situation à celle de la conception d’automobiles pouvant être conduites à des vitesses supérieures aux limites légales.
Pour sa part, le procureur a davantage cherché à présenter The Pirate Bay comme un site web à but (extrêmement) lucratif qui génère ses revenus en aidant autrui à violer les lois du droit d’auteur. (Si vous voulez en savoir plus sur le déroulement du procès, je vous invite à lire la page Wikipédia qui en traite et qui détaille très bien le sujet.)
Peter Sunde, l’auteur des réponses par email que je vous ai présentées dans mon dernier billet, déclare qu’il ne comprend pas du tout le verdict qui a été rendu. Il considère ce jugement comme un premier round et semble toujours aussi confiant pour la suite (et profite même de l’occasion pour faire un petit clin d’oeil à Hollywood) :
This has been ‘Season One’ of The Pirate Bay series, and today’s judgment is just the cliffhanger,” he said. “But thanks Hollywood, you taught us that the good guys win in the end.
Avant le procès, les responsables de The Pirate Bay avaient mentionné qu’ils iraient en appel dans l’éventualité où le verdict ne leur serait pas favorable. Cela a d’ailleurs été confirmé : les 4 individus comptent bel et bien aller en cour d’appel. De plus, comme la loi suédoise stipule qu’un jugement ne peut être appliqué tant et aussi longtemps que le processus d’appel de la cause n’est pas terminé, le site demeure actif. Peter déclarait même aux utilisateurs du site qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter puisque ses collègues et lui en avaient pour 4 ou 5 ans en cour d’appel et qu’ils pouvaient donc continuer à utiliser le site web en toute quiétude.
Évidemment, comme thepiratebay.org apparaît en tant qu’un des sites les plus visités au monde (107e, selon http://www.alexa.com/), beaucoup d’utilisateurs sont en désaccord avec le verdict rendu. Certains déclarent ouvertement qu’on s’en prend aux mauvaises personnes en accusant les responsables du site et que ce sont les utilisateurs qui devraient subir le blâme. Des supporters du site, considérant l’injustice du jugement, vont même jusqu’à publier leur propre portrait sur le web, afin de soutenir The Pirate Bay et manifester contre le verdict rendu : http://filesharer.org/
Prenant la défense de Pirate Bay, ils écrivent sur ce site :
But it is not the people behind the Pirate Bay who have shared files. It is us, the millions who use their site. They’ve got the wrong people. We won’t go away even if the prosecution should win this case, nor will the technology disappear that lets us share the music and films we love.
Let the music and movie industry know who the file-sharers are.
Upload a picture of yourself and show them what a criminal looks like!
Étrangement, il m’apparaît que ces utilisateurs considèrent qu’on devrait les laisser pirater de la musique et des films, simplement car ils… “aiment ça”. Je trouve assez étrange qu’ils aient pris une telle initiative, afin de défendre The Pirate Bay. Leur petit rôle de défenseur risque de leur apparaître tout autrement lorsque la justice décidera finalement de s’en prendre aux pirates.
Personnellement, je crois que le verdict rendu n’est pas le bon, en effet. Un tracker BitTorrent n’est pas nécessairement synonyme de piratage. Il s’agit d’un système efficace permettant aux utilisateurs de partager des fichiers sur le net. Cependant, le problème est bien réel : il devient beaucoup trop facile de pirater à grande échelle des œuvres sous copyright à l’aide d’un tel système. Il est certain que notre société ne peut continuer à laisser aller la situation. Il y a un vol; il doit y avoir des coupables. Les véritables coupables, à mon avis, sont ceux qui partagent leurs fichiers sous copyright sur le net et ceux qui les téléchargent. Seul hic : les coupables se comptent par millions. En effet, The Pirate Bay comprend présentement 3 585 466 utilisateurs enregistrés. (Il est à noter qu’il n’est pas obligatoire de créer un compte pour utiliser le tracker puisqu’il s’agit d’un tracker public.) Jusqu’à ce jour, The Pirate Bay a enregistré la visite de 22 654 896 adresses IP sur son site. (Une adresse IP pouvant parfois être associée à plus d’un utilisateur.) De plus, The Pirate Bay est loin d’être leur seul tracker BitTorrent. “Mais comment coincer les coupables s’ils sont si nombreux?” Voilà le problème… Il est évident qu’il faut un coupable. The Pirate Bay a récemment pris le blâme de tout ce piratage, mais compte aller en appel. Si la cour d’appel renverse le jugement, il est évident qu’il faudra chercher un autre coupable, car les compagnies perdent d’immenses sommes d’argent par le biais du piratage et cela ne peut continuer.
Comme je disais, si les responsables du site ne sont pas les grands coupables, le blâme devra être jeté sur les utilisateurs. Mais comment contrôler une masse de population si importante? La bonne vieille technique s’applique toujours : en “massacrer” un publiquement pour en effrayer 1000 autres. Cependant, cela pose encore problème… Je trouve difficile de considérer qu’il est juste de jeter des gens à la rue pour les punir d’avoir, pour usage personnel, consommé illégalement du contenu sous copyright. Tout comme moi, vous avez sûrement déjà remarqué la fameuse mise en garde aux débuts des films américains qui déclare qu’une amende de 250 000 $US pourrait être infligée aux fautifs. 250 000$US !? Woah! C’est beaucoup, non? Effectivement, peu sont ceux qui peuvent se le permettre et cela mène donc à la faillite, d’autant plus que, règle générale, les utilisateurs BitTorrent ont plusieurs piratages à leur actif. Le pirate moyen, lorsqu’il se pirate un petit film le vendredi soir, ne vit pas d’énorme dilemme moral et finit même par oublier que c’est du vol, après tout.
- Ça lui est facilement accessible (même pas besoin de se déplacer au club vidéo, ni de payer quoi que ce soit);
- Nombreux sont ceux qui piratent musique et films (il se sent protégé par la masse et se dit que si les autres profitent de cette faille, il serait perdant de ne pas en profiter aussi)
Il le fait donc, sans trop se poser de question et en pensant à son plaisir personnel avant tout. L’utilisateur est fautif, certes, mais souvent peu conscient des risques qu’il court et de la moralité de son acte. Je trouverais donc dommage que la Couronne se mette à jeter des gens à la rue sans crier gare.
À mon humble avis, la méthode que devraient utiliser les autorités est la suivante : une mise en garde médiatisée, ainsi que l’établissement d’une date limite. Par exemple : pendant 6 mois, on passe des messages, à la radio, à la télévision, dans les journaux et sur le net, qui annoncent une date limite pour le piratage (exemple : 09/09/09). On précise qu’au-delà de la date limite, plus aucun piratage ne sera toléré et que des poursuites acharnées seront intentées. Ainsi, on donne la chance au pirate insouciant de mettre fin à son activité par lui-même avant qu’on ait à sévir. Je crois sincèrement qu’une telle procédure permettrait de dissuader la grande majorité de la population. Les cas dissidents, eux, pourront alors être sévèrement punis, car l’avertissement aura été lancé un bon moment auparavant. Et ces poursuites et amendes bien réelles permettront probablement de dissuader les derniers pirates. Cette idée, certes, n’est pas sans faille, car, Internet étant un milieu plutôt anonyme, il pourrait s’avérer difficile d’identifier le véritable coupable. Certains pourraient certainement tenter de s’en sauver en mentionnant que leur ordinateur a été victime d’un hack ou qu’ils ont téléchargé du contenu sans savoir de quoi il s’agissait réellement.
D’autre part, certains croient que le problème ne doit pas être réglé de façon juridique (répression, dissuasion), mais plutôt de façon économique. Certains croient qu’un tel phénomène ne peut être empêché et qu’il serait plutôt envisageable de mettre en place un modèle économique réellement distributif, qui parviendrait à assurer les revenus des artistes et compagnies, malgré le téléchargement libre. Personnellement, je crois qu’un tel modèle tient de la fiction. Un petit lien : http://www.pcinpact.com/actu/news/48510-patrick-bloch-hadopi-pari-perdu.htm
Si vous avez des idées ou une opinion sur le sujet, vos commentaires sont les bienvenus.
